
Référence
VI.3.6.Les «terroirs» de lépeautre
Lépeautre est cultivé dans les régions humides à sols froids. De ce fait, lépeautre est appelé « blé des montagnes », « blé de Souabe -Schwabenkorn -». A lintérieur de ces pays, il est simplement le blé ou le grain. Cest le cas en Souabe [43], en Suisse [44] en Espagne[45] et en Ardenne belge [46]. En dialecte « schwäbisch », et en Suisse, il existe encore lexpresssion «Veesen» & « Fesen» qui veut dire épillet. Du dialecte « schwäbisch », on trouvera généralement lexpression « Dinkel »[47] en dialecte rhénan, on lappellera «Spelt» ou « Spelz» qui veut dire glume ou balle. Cest de cette expression que lon peut partir à lorigine du mot français «épeautre»[48]. Avec la linguistique, on a déjà pu localiser les régions de lépeautre. Olivier de Serres en 1601 mentionne lépeautre comme se maintenant « en certains endroits dItalie et dAllemagne et par toute la Suisse, où il est réputé ».[49] Antoine Parmentier en 1772, cite encore lItalie[50] et la Suisse et ajoute comme région dépeautre en France, lAlsace et quelques régions de Picardie.[51] Il oublie lAllemagne quil a pourtant connu en déportation, mais du côté de Hanovre, ce quil lui fera rencontrer la pomme de terre. La région allemande se situe sur les contreforts du Jura Souabe et du Jura de Franconie. Lépeautre existe aussi en pays rhénan (Rheinland-Palatinat) de manière moins « enracinée ». La région spécialisée selon certains se trouve entre Boxberg et Bad Mergentheim et tout le Bad Würtemberg. Cest juste à la frontière de ce Land et de celui de Bavière, que se situe en terre bavaroise, les villes et villages de Dinkelsbühl (la colline de lépeautre), Dinkelshausen (la maison de lépeautre).

Sur les mêmes contreforts du Jura entre Neufchâtel et le lac de Zurich se situe dans le Nord de la Suisse la continuation de la zone Sud allemande. En prolongation à la zone Sud-Ouest allemande, se situent lArdenne et la Famenne[52] belge. La Slovaquie, la Slovénie et les Carpates prolongent vers lEst cette zone du centre de lEurope dédiée à lépeautre. Seul les Asturies, au nord de lEspagne,[53] sont séparées de cette zone du centrale européenne.
VI.3.7. Lindentité nutritionnelle de lépeautre
Dès le XIIéme siècle, Sainte Hildegarde de Bingen[54] a attribué beaucoup de vertus à lépeautre. En 1778, Antoine Parmentier signale aussi la bonne qualité digestive du pain dépeautre[55], mais cela nest pas lopinion de tous les écrits historiques[56]. Il reprend des galons depuis que la recherche de qualité alimentaire sopère quand la recherche de quantité est assurée. Sa balle protectrice nest plus un obstacle technique et un désavantage économique, mais un avantage dans lutte contre la pollution atmosphérique (notamment nucléaire) [57], comme contre les mycotoxines. Si des allergies sont possibles avec le froment [58] (et ses protéines), lépeautre apporterait une réponse. Cest lobservation que certaines personnes font également avec le petit épeautre ( un engrain) et le grain Kamut ( un blé dur Khorasan). Cette expérience est surtout vécue en Allemagne[59]. La différenciation des protéines du froment et de lépeautre nest pas évidente avec les techniques danalyses classiques[60]. On peut juste constater une plus grande teneur en protéines[61] et une valeur déquilibre nutritionnel des acides animés supérieure[62]. Ce qui ne permet pas de comprendre toutes les différences vécues par les personnes réalisant des améliorations digestives en remplaçant le froment par lépeautre. Dans sa composition résultant de lanalyse chimique, (décortiqué dune autre manière en somme), on se doit de comparer lépeautre à son frère « chromosomique» ; le froment. A condition de comparer des farines complètes entre-elles, on relève quelques différences, toutes à lavantage de lépeautre. Les teneurs en vitamines B1 (Thiamine), B2 (Riboflavine) et B6 (Pyridoxine) sont au moins du même ordre que le froment qui en est déjà bien pourvu[63]. La vitamine E (Tocophérol), est souvent citée comme spécifique à lépeautre par des écrits « grands publics », mais les teneurs sont dites semblables au froment et au seigle par des analyses. La pro-vitamine A (Caroténoïde), est certes plus présente dans les «anciens blés», mais encore une fois aucune source de recherche dans la littérature en notre possession ne permet de le mentionner pour le « grand épeautre ». Dans les sels minéraux et les oligo-éléments, lépeautre dépasse le froment. Il a ici le retour positif du désavantage de posséder plus de fibres. Le magnésium (Mg), le phosphore (P)[64], le zinc (Z) et le cuivre (Cu) sont les éléments les plus représentés dans la plus-value.

Le sélénium, dautant quil est supplémenté dans la culture, est un excellent facteur anti-oxydant[65]. Pour bien assimiler ces minéraux, la problématique de lacide phytique (voir ; chap. Aspects Nutritifs) est concernée. Si la farine dépeautre contient moins denzyme phytase que la farine de seigle, elle en contient plus que la farine de froment [66].
VI.3.8. Lépeautre
avant dentrer au moulin
Le grain commercialisé avec son écorce donne un poids spécifique (poids mesuré dans un contenant volume) presque double à lépeautre par rapport au froment.[67] Un handicap commercial «dencombrement » en somme.[68] Poursuivons dans le domaine des désavantages économiques avec le décorticage. Au XVIIIème sciècle, ce décorticage de la bourre ou balle de lépeautre faisait létonnement des voyageurs français en Allemagne [69]. En mouture sur meules, cest le passage entre les meules un peu plus espacées et parfois striées spécialement qui enlève la bourre du grain.[70] Après la suprématie commerciale des moulins à cylindres, le savoir-faire des meuniers à meules disparaît dautant plus inexorablement que cette maîtrise du décorticage nétait connue que des meuniers présents sur les « terroirs » de lépeautre[71]. Sinstallera alors des unités de décorticage par abrasion. On « projette les épillets à laide de batteurs sur une paroi abrasive, ce qui ouvre les enveloppes et dégage le grain nu ». Opération délicate puisquil ne faut pas abîmer le grain sur la paroi abrasive, dautant que deux passages à la décortiqueuse sont souvent nécessaires. [72] Le degré dhumidité des grains conditionne un bon rendement et une bonne opération de décorticage[73]. Une fois émondé, lépeautre « en grain complet et nu » rend pratiquement autant de farine blanche que le grain complet de froment[74]
VI.3.9. Lépeautre en panification
Lépeautre est utilisé en grains, flocons, semoules, « grünkern » et pains. Une forte mixité de transformation que ne connaissent ni le riz (la céréale cuisinée par excellence), ni le froment (la céréale panifiée par excellence). Lépeautre contient de grande proportion de protéines[75], ce qui, à linverse du seigle, le rend panifiable en suivant les mêmes principes de panification que le froment. Les essais répertoriés par le CIREp signalent une moins grande élasticité de la protéine sur la variété « Rouquin », qui était souvent déclarée comme la plus panifiable des sortes dépeautre. Un pétrissage lent et un apprêt plus court caractérisent la panification de lépeautre daprès les expériences belges[76]. Autre précision belge, la meilleure résistance de lépeautre à la germination sur pied, lui donne un avantage sur les autres céréales, les mauvaises (pluvieuses) années.[77] Le 17 mars 1982, après 6 années détudes et de mise au point fut présenté le « pain dépeautre dArdenne ». La recette a été mise au point par un boulanger de La Roche-en-Ardenne (B), Victor Christophe. La pâte reçoit un apport de pré-fermentation de ± 3 heures sur poolish (50%) et contient 70 % de farine dépeautre et 30 % de farine de froment 000 (soit type 65).[78] En Allemagne, des essais démontraient la grande qualité panifiable de « Rouquin »[79] et « Baulander »[80]. Panifié à lallemande, c'est-à-dire en grains concassés en éclats, (Vollkornschrotbrot) le développement de lamidon est supérieur sur lépeautre par rapport au froment.[81] Daprès des résultats des essais allemands, il est probable quil faut juger autant leffet « pentosanes »[82] que leffet « gluten » dans le développement des pains et remarquer que les variétés contenant beaucoup de protéines ne sont par celles qui obtiennent le plus de volume. Voir le tableau qui suit.

Au vu de toutes ces analyses, il est surprenant de voir les descriptions des spécificités panifiables de lépeautre par A.A. Parmentier en 1778. Il écrit quil faut de leau moins froide et plus de levain que pour le froment pour ne pas avoir un pain « lourd ». Un « apprêt » moins fort et une cuisson moins vive[83]. Pour moi cest « lumineux », il est vrai que lon est avec ces écrits au « siècle des lumières ».
Auteur : DEWALQUE Marc, Equipe BoulangerieNet.

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