Le boulanger noir

L'actualité autour de la boulangerie pâtisserie.
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Laurent
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déc. 2004
mercredi
29
19:46

Le boulanger noir

La guerre civile au Congo a jeté Nyémé sur les routes de l'aventure à la recherche d'un peu de stabilité. Ses copains et lui rêvent sans espoir d'un pays de cocagne.

Rassemblant un peu d'argent, ils se fient à un passeur pas trop scrupuleux qui les entasse dans des embarcations instables. Après bien des vicissitudes, c'est l'arrivée à Genève dans les frimas de novembre. Se réchauffer est la première préoccupation de Nyémé. Nécessité faisant loi, il s'enhardit et entre dans une boulangerie baignée de lumière. «Bonjou' Madam, y a du travail?» «Bonjour, qu'est-ce que vous croyez, on est au complet.» Déçu, claudiquant de gauche et de droit, Nyémé ne peut se décider à partir. Se souvenant que Jusso le nettoyeur est alité par une mauvaise grippe, la patronne se dit que cet intrus soulagerait peut-être le labo à la veille des fêtes «Attendez! Allez voir mon mari au four.»
En guise de présentation, on lui refile un tablier et Nyémé s'attelle au nettoyage des plaques.

A quelques remarques aigres-douces, il comprend que son rythme n'est pas de circonstance, mais son travail est bien fait. Il garnit des tartes aux pommes et lave beaucoup de vaisselle. Entre deux, on lui sert un café et des croissants, qu'il trouve succulents. Au terme du travail, les langues se délient, «D'où tu viens, comment t'es arrivé à Genève, où crèches-tu, etc.?» Si vous voulez travailler demain, c'est à 4 heures qu'il faut venir», s'exclame le patron. Nyémé est sur un nuage, il n'ose y croire. L'air vif du dehors le ramène à la réalité du logement. Il a bien l'adresse d'un copain, mais ça fait si longtemps qu'il ne l'a pas vu.

En passant par le magasin, la patronne lui a remis un pain. Au Congo, l'hospitalité fait partie de la culture, la malveillance est punie par les ancêtres. Il trouve ainsi une petite place dans une famille d'émigrés.
Bizarrement, l'heure matinale ne lui est pas trop dure. Il aime ces bruits sourds de la nuit et la solitude. Il ressent comme une impression de dominer ce qui l'entoure. Au boulot, il s'en sort plutôt bien. Comme il comprend vite, on lui confie de nouvelles tâches. Un matin à 2 heures, il reçoit un appel téléphonique, «Est-ce que tu peux venir? Le boulanger est malade», lui dit un collègue. Ce n'est pas dans ses habitudes de se précipiter, mais il presse le pas. «On est dans le jus! Pendant que je finis le four, essaie de débiter la pâte. Tu pèses des pâtons de 620 g», lui dit son collègue.

Oh là là, ça colle aux mains, puis cette balance qui penche tantôt d'un côté tantôt de l'autre sans s'arrêter au milieu. Pourtant, les pâtons s'alignent sur la table. «Prépare une planche et une toile, j'arrive. Tu vois, on farine légèrement la table et tu tapes le pâton avec la main droite puis avec la gauche pour bien le lisser, tu l'enroules comme on roule une cigarette et tu l'allonges.» Pas si simple pour un néophyte. Là une boursouflure, celui-ci est déchiré, celui-là est distendu mais, après quelques jours, les pâtons ont meilleure allure. Ce qui est drôle, en bon Congolais, Nyémé a le rythme, il ondule comme les épis dans la brise d'été.
Toutes les parties de son corps participent au façonnage d'une pièce unique - le pain.

Un bras fracturé, le boulanger est toujours absent. Nyémé, de dépanneur-nettoyeur, accède gentiment à la fonction de boulanger indispensable. Avec la Noël, les heures s'allongent; il faut honorer les nombreuses commandes. Nyémé n'est pas le moins motivé. L'entreprise ferme entre Noël et Nouvel-An. Nyémé reçoit un juste salaire; cet argent lui paraît être une fortune.

Malheureusement, le patron ne peut le reprendre à la réouverture. «Vous êtes sans papiers, si je me fais pincer, je risque une forte amende.» Abasourdi, Nyémé se souvient qu'il appartient à un peuple déchiré, sans espoir. Cette belle aventure était un cadeau du ciel. Nyémé a appris à remercier Jésus, Sauveur du monde, pour ce que la vie donne.
Triste mais fataliste, il est cependant confiant en l'avenir.


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